mardi 30 novembre 2021

Pourquoi les sardines sont-elles de plus en plus petites ?

Sans être taxés de chauvinisme, les provençaux affirment que les sardines de Méditerranée sont plus goûteuses que celles de l'Atlantique... et d'avouer quand même qu'elles sont plus petites, et tellement petites qu'elles finissent par passer au travers des grilles des barbecues !

De ce fait elles ne sont plus plébiscitées par les amateurs de sardines, sauf si elles sont consommées en friture ou en carpaccio ! Adieu donc les sardinades et aussi les pizzas aux anchois ? Pêcheurs et consommateurs s'inquiètent, car depuis 2008 le stock de sardines et anchois ne cesse de s’effondrer en Méditerranée. 

Sardinade

A la question : Pourquoi les sardines de Méditerranée sont-elles de plus en plus petites ? Plusieurs hypothèses ont été émises. Ont été montrées du doigt la surpêche et la prédation du temps, mais c'est peu probable. Les coupables potentiels, ce sont la Méditerranée qui se réchauffe : + 0,6°C en 30 ans, les changements atmosphériques et marins conjugués avec la nature de l'eau du Rhône. 

Résultat, le plancton, qu'il soit végétal (phytoplancton) ou animal (zooplancton), est plus petit. La croissance des sardines se nourrissant de ces organismes planctoniques est donc affectée par cette problématique.

Plancton marin

Une enquête a été confiée au MARBEC, une unité de recherche réunissant l’IRD, l’IFREMER, l’université de Montpellier et le CNRS. Durant trois ans, les populations de poissons ont été suivies en mer, à l'aide d'un sonar, et sondées par des chalutages pour suivre les fluctuations des stocks.

Les résultats de cette étude sur les Changements dans les populations de petits pélagiques du Golfe du Lion, baptisée EcoPelGol, ont de quoi inquiéter. « À l’origine, les pêcheries ont constaté une baisse des captures, en tonnages, raconte Claire Saraux, chercheuse à l’IFREMER et coordinatrice du projet. Il y avait pourtant, en nombre d’individus, autant de poissons qu’avant, voire plus, mais ils étaient plus jeunes, plus petits et moins gros ». La comparaison avec des études précédentes a montré que la biomasse en Méditerranée a été divisée par trois en dix ans. « Pour les sardines, on est passé de 200.000 tonnes à 67.000 tonnes, et de 100.000 à 30.000 pour les anchois ».

Sardines sur les étals du Vieux Port de Marseille

Comment expliquer ces deux effets ? Le plancton serait-il moins nourrissant ? On constate qu'il y a moins de vieux poissons et des poids individuels plus faibles, même à taille égale. « Nous avons envisagé toutes les causes possibles : la surpêche, la prédation, les maladies et l’alimentation ». Les deux premières ont été exclues pour les même raisons : les pêcheurs de sardines et les thons rouges dont la pêche est régulée, ne prélèvent que de faibles quantités par rapport aux stocks, et ni les uns ni les autres ne choisissent préférentiellement les plus gros poissons. 

En procédant par élimination, les biologistes se sont donc tournés sur les parasites. « Nous avons cherché tout ce qui est possible : virus, bactéries et parasites. Nous en avons trouvés mais on ne sait pas si cela peut expliquer la mortalité des poissons âgés ou leur maigreur. En fait, cela nous semble peu probable. ». 

Le principal suspect est l’alimentation car les sardines, on l’a dit, sont plus maigres, et quelque soit leur âge, les réserves de graisse étaient plus faibles. Les chercheurs ont finalement traqué le plancton et, plus précisément, le mets préféré des anchois et des sardines : les copépodes. Présents dans toutes les mers du Globe, ainsi qu’en eau douce, ils représentent souvent l’essentiel du plancton, en masse comme en nombre.

Selon l’étude EcoPelGol, « Les populations de copépodes ont changé depuis les années 1990. Aujourd’hui, les espèces dominantes sont plus petites ». Anchois et sardines ont donc moins à manger, ce qui affecte leur développement corporel et la reproduction. « Les animaux ont deux stratégies dans ce cas : soit ils remettent la reproduction à plus tard, soit, à l’inverse, ils la privilégient, quitte à moins grossir et à mourir plus tôt. En général, les espèces à vie courte tels les sardines et anchois, adoptent la seconde solution. D’ailleurs, on a remarqué qu’ils se reproduisent plus jeunes qu’avant ».

Autre question : pourquoi les copépodes sont-ils plus petits ? L’étude ne va pas jusque-là pour l’instant. Il faudra observer plus finement le plancton de Méditerranée et corréler ces résultats avec d’autres campagnes. Toutes les hypothèses sont sur la table, du réchauffement de l’eau jusqu’à la pollution par les eaux du Rhône. « Notez bien, tempère Claire Saraux, que cette modification du plancton désavantage les anchois et les sardines, mais qu’elle peut avantager d’autres espèces préférant des copépodes plus petits ! »

La taille des sardines est plus petite

Quatre centimètres perdus et un poids moyen divisé par trois. La sardine de Méditerranée ne grossit et ne grandit plus. Tel est le constat établi par l'IFREMER. Maillons essentiels de la chaîne alimentaire dans l’océan, ces poissons comptent parmi les plus pêchés au monde. Sur les étals des poissonniers de Méditerranée, il ne reste que des sardines de l’Atlantique, plus grosses et plus adaptées aux sardinades. 

« On est quasiment sûr que c’est vraiment un problème d’alimentation, assure Jean-Marc Fromentin, chercheur à l’IFREMER. Selon lui, le réchauffement climatique serait en cause, car la température de la Méditerranée a augmenté de 0,6°C en 30 ans. Le scientifique a aussi observé des modifications de la circulation atmosphérique et océanique ainsi qu’une baisse des nutriments apportés par le Rhône. Une expérimentation inédite par son ampleur en milieu contrôlé a en outre été menée dans le cadre de cette étude. Un total de 450 sardines ont été réparties dans huit bassins afin de tester l’effet de la taille et la quantité de nourriture nécessaire à leur survie, leur croissance et leurs réserves en graisse. 

Résultat : une sardine recevant des aliments de petite taille doit en avoir une double portion pour grandir comme une sardine nourrie avec des aliments de grande taille. D'autre part elle dépense deux fois plus d’énergie pour acquérir la même quantité de nourriture, ce qui la fatigue. Avec une nourriture moins riche en plancton, les dépenses énergétiques sont telles qu’elles n’arrivent pas à survivre », explique Jean-Marc Fromentin. L'étude a montré que les poissons nourris en grande quantité avec des aliments de plus grande taille ont retrouvé une taille similaire à ceux pêchés avant 2008 !

Banc de sardines

En trois ans, tous les pêcheurs ont abandonné la pêche à la sardine. « D’une année à l’autre, la grosse sardine a complètement disparu et je n’étais plus rentable, je n’arrivais pas à payer mes créances, les charges... », affirme Pierre D’Acunto, président de l’Association Méditerranéenne des Organisations de Producteurs, à Sète (Hérault).

Désormais, le phénomène des sardines plus petites s'observe autour des Baléares, mais aussi côté Atlantique. « En dix ans, la taille des sardines du golfe de Gascogne est ainsi passée en moyenne de 18 à 15 centimètres et elles sont deux fois moins grasses », révèle Martin Huret, chercheur halieute à l’IFREMER.

Pêche artisanale au Croisic (Loire Atlantique)

Pour la sardine et l’anchois d’Atlantique, l’arrivée annuelle des jeunes, reste plutôt élevée. Il est à un bon niveau pour la sardine. Pour l’anchois, après une crise dans les années 2000 qui avait amené à la fermeture de la pêcherie entre 2005 et 2010, la population du golfe de Gascogne a retrouvé une abondance satisfaisante. 

« Mais les pêcheurs nous ont très vite alertés sur le fait que les poissons étaient plus petits, raconte Martin Huret. Comme ils sont plus souvent en mer que nous, les chercheurs, on a vérifié : leur impression était bonne ». La maturité sexuelle suit la réduction de la taille. Les halieutes ont d’abord mesuré l’âge des poissons grâce aux otolithes (os de l’oreille interne). Les sardines de Méditerranée n’ont qu’un an d’âge en moyenne contre 2 à 3 ans auparavant. Cela explique pourquoi les débarquements méditerranéens sont passés de 15.000 tonnes en 2000 à 1.000 tonnes lors de la dernière décennie.

Pêche des sardines à l'échelle industrielle

Du côté de l'Atlantique, la situation est moins problématique pour les pêcheurs puisque les sardines y sont à la base plus grandes et plus grosses qu'en Méditerranée. De 18 centimètres et 40 grammes, elles sont toutefois passées à 14 centimètres et 20 grammes. Ces évolutions ont un impact sur l'espérance de vie de ces poissons pélagiques, estime l'IFREMER : dans le golfe de Gascogne, celle-ci atteint cinq ans aujourd'hui, contre huit ans auparavant. 

Dans le golfe du Lion, aucune sardine ne dépasse l'âge de deux ans. « De toute évidence, les deux phénomènes sont liés. Moins grasses, plus fragiles, les sardines meurent prématurément », selon l'Institut.

Quelques prédateurs des sardines

« Aujourd’hui il devient rare de trouver des sardines âgées de plus de 6 ans dans le golfe de Gascogne, alors que dans les années 2000 les pêcheurs ramenaient fréquemment des individus de plus de 10 ans », relève Martin Huret.

Dans le golfe du Lion, où ce phénomène est encore plus inquiétant, les sardines sont devenues si petites qu’elles ne trouvent même plus de débouchés. L’ensemble de la chaîne trophique et le socio-écosystème constitué par la filière française de pêche des petits pélagiques est donc potentiellement en péril.

Pêche au lamparo au large de la Sardaigne durant l'Antiquité

Il serait dommage que la sardine soit moins présente dans nos assiettes car elle fait partie des petits poissons gras dont la consommation régulière et quotidienne sont favorables à notre santé. En effet leur teneur en acides gras Oméga 3, notamment en Oméga 3 "longue chaîne" tels que les EPA (acide eicosapentaénoïque) et les DHA (acide docosahexaénoïque), diminue les risques de survenue de nombreuses maladies cardio-vasculaires, de certains cancers, de troubles neurodégénératives, de dépressions ou encore de troubles déficitaires de l’attention…

Au-delà de ses acides gras, la sardine est également une excellente source de vitamines, minéraux et oligo-éléments. On y trouve du calcium, du magnésium, du fer, du zinc, de l’iode, du sélénium et de nombreuses vitamines dont des vitamines du groupe B et la fameuse vitamine D.

Des sardines moins grasses, donc moins riches en Omega 3, les rendent moins intéressantes sur le plan nutritionnel, que ce soient pour leurs prédateurs naturels, comme pour les consommateurs !

Voilà qui n'est guère réjouissant pour l'avenir de Sardina pilchardus, notre sardine nommée ainsi par les grecs de l'Antiquité qui les trouvaient en abondance dans les eaux côtières de la Sardaigne.

Sources : France Info, Le Point, Le Figaro, Parinat, Curieux!, Sciences et avenir, Futura Sciences.

Photos : images du WEB retaillées et retouchées.