lundi 15 septembre 2014

Le concombre de mer

A faible profondeur, équipé d'un masque et d'un tuba, et à condition d'avoir le sens de l'observation, vous pourrez apercevoir ce curieux animal marin recouvert de débris végétaux, camouflé au creux d'une roche ou posé sur un fond constitué de sable et de vase avec lequel il se confond, ou encore caché dans les herbiers de posidonies.

Concombre de mer au milieu des plantes aquatiques et des anémones de mer
Vous pouvez le prendre en main et vous constaterez que cet animal inoffensif possède un corps mou et oblong à symétrie bilatérale, avec en un bout une bouche ornée d'un cercle de tentacules rétractiles, et de l'autre un anus d'où il en sortira un mince jet d'eau si vous en pressez le corps. Cet animal est une holothurie (Holothuroidea) appelée communément concombre de mer, vier marin sur la côte marseillaise (de l'occitan viech signifiant sexe), et aussi boudin de mer ou chenille de mer dans d'autres contrées. Comme les étoiles de mer et les oursins, il fait partie de l'embranchement des échinodermes.

Petite holothurie capturée à la Coudoulière
Majoritairement benthiques (1), les holothuries vivent à faible profondeur. Elles  mesurent généralement entre 20 et 40 centimètres de long et ressemblent peu aux autres échinodermes, du fait de leur corps ramassé en tube, sans squelette apparent ni appendices durs. La symétrie pentaradiaire (2) propre aux échinodermes, quoique conservée structurellement, est ici doublée par une symétrie bilatérale qui les fait ressembler à des chordés (3).

La symétrie bilatérale est bien marquée chez le boudin de mer
Contrairement aux étoiles de mer et autres échinodermes, l'animal repose sur un de ses côtés. Cette face ventrale est appelée trivium, alors que la face dorsale, en opposition, est nommée bivium. Arrivé chez moi, j'ai déposé l'holothurie dans l'évier. Au bout d'un certain temps, par son cloaque, celle-ci a expulsé ses intestins et une substance filamenteuse blanche.

Expulsion par l'animal des intestins et des tubes de Cuvier
Cette substance, appelée tubes de Cuvier, m'a permis d'identifier l'espèce : Holothuria forskali qui fait partie de l'ordre des Aspidochirotida. Cet ordre compte des holothuries vagiles (4) de forme légèrement allongée (en saucisse ou en fuseau), munies de 10 à 30 tentacules buccaux relativement simples. Leur tégument (5) est plus ou moins épais et musculeux, et contient de minuscules spicules de calcite de formes très variées (ancres, tables, roues...) appelées ossicules (6). Leurs podia (7) forment un tapis bien défini sur la face inférieure (trivium).

Lors de la dissection j'ai observé que la symétrie centrale est bien visible à travers les 5 méridiens ou radius qui parcourent le corps de l'animal de la bouche à l'anus, un peu comme chez les oursins. La respiration s'effectue par un arbre respiratoire bien développé débouchant sur le cloaque.

Bouche et anus de Holothuria forskali
Quels sont les critères de reconnaissance de Holothuria forskali ?
Tout d'abord sa forme de boudin cylindrique allongé d'une longueur de 20 à 40 cm. Ensuite sa couleur (généralement noire, éventuellement brune ou jaunâtre) et sa consistance molle au toucher. A l'observation : la bouche et l'anus terminaux sont opposés ; la face dorsale présente 7 rangées de papilles coniques peu proéminentes dont l’extrémité est blanche. Eventuellement, éjection des tubes de Cuvier si l'animal est dérangé. En effet, pour se protéger des prédateurs, Holothuria forskali expulse un faisceau de tubes avec leur intestin, ce qui dissémine une toxine, l'holothurine ou saponine. Cette toxine est encore utilisée par certains pêcheurs indigènes pour anesthésier les poissons et les capturer. En  France cette substance est interdite car elle peut être mortelle pour l'homme.

Ces holothuries ont une grande capacité de régénération ; certaines expulsent même leurs entrailles de manière saisonnière (on parle alors d’éviscération). Après expulsion, elles continuent leurs mouvements respiratoires, drainant l’eau de mer directement dans la cavité générale du corps. Elles vivent ainsi au ralenti jusqu’à ce que de nouveaux organes soient régénérés, ce qui peut prendre plusieurs semaines. On a vu qu'en cas d'agression, comme Holothuria sanctori avec laquelle elle a longtemps été confondue, Holothuria forskali peut rejeter par le cloaque de longs filaments collants : les tubes de Cuvier.

Les autres espèces ressemblantes vivant en Méditerranée sont Holothuria polii et Holothuria tubulosa, mais celles-ci ne rejettent pas les fameux tubes. Intéressant à savoir : le premier fossile considéré comme une holothurie est Eldonia ludwigi qui a vécu du Cambrien inférieur à l'Ordovicien supérieur (525 à 425 millions d'années) et dont on a trouvé des restes au Canada, en Chine et au Maroc.

Concombre de mer éviscéré et coupé en quartiers
En Asie, certaines espèces d'holothuries sont consommées. D'un point de vue nutritionnel, leurs téguments sont riches en protéines et en minéraux, et contiennent peu de graisses et de sucres. Certains soigneurs attribuent aux extraits de concombres de mer des propriétés aphrodisiaques ou antiseptiques... mais elles n'ont jamais été prouvées scientifiquement !

En France, on peut se servir des téguments d'holothuries pour la pêche. Très connu et utilisé par les palangriers, le concombre de mer a une réputation d'appât très résistant, économique et efficace sur les sparidés. Il nécessite cependant une petite préparation qui consiste en la découpe et l'ablation de la peau afin de pouvoir utiliser la membrane interne comme appât. Les pêcheurs au gros utilisent une large partie du tégument qu'ils enroulent autour d'un gros hameçon et des premiers centimètres du fil. Ensuite avec un fil nylon, ils la nouent pour bien solidariser l'ensemble qui se présente comme un gros ver blanc recourbé de 10 centimètres de long.

Découpage des parties servant à la pêche des sparidés
Pour ma part je n'ai pu désolidariser le tégument de la peau (question de technique ?). J'ai donc découpé les cinq méridiens qui parcourent longitudinalement le corps du concombre de mer et enfilé les lanières sur l'hameçon comme si c'étaient des esches. Je peux vous assurer que les sars et les daurades en raffolent !

Sars pêchés au concombre de mer

Photos : RHP Collection

Notes explicatives :
(1) benthique : relatif au benthos, c'est-à-dire vivant au fond de la mer.
(2) symétrie pentaradiaire : symétrie composée de 5 plans (les 5 bras de l'étoile de mer, par exemple).
(3) chordés ou cordés : ce sont des métazoaires coelomates déutérostomiens à symétrie bilatérale.
(4) vagile : un organisme est vagile, d'un point de vue biologique, lorsqu'il a la faculté de se mouvoir et se déplacer sur le substrat lié à son environnement.
(5) tégument : c'est un tissu différencié formant une enveloppe autour de divers organes.
(6) ossicules : aussi appelés sclérites, ce sont de petites plaques calcaires juxtaposées et non articulées.
(7) podia : ce sont des pieds ambulacraires munis de petites ventouses servant à la locomotion.

5 commentaires:

  1. Je connais parfaitement la pêche des sars et dorades avec des lignes mortes la nuit en utilisant comme appât la couenne interne du "Vier Marin", comme le nomme ici les pêcheurs ! Mais quand et à quel endroit ont été pêché les sars de la photo, car le sar, c'est l'un de mes poissons préférés ?

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    1. A toi, je peux bien le dire, Gérard. C'était en octobre 2011, au large de la plage de la Fosse, au pied de la montagne Sicié, par 20 mètres de fond. Le sondeur indiquait un amas de roches où nichait des sparidés. J'y suis retourné depuis, plus d'une fois, mais les roches avaient été désertées de leurs occupants et les prises furent modestes.

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  2. Le concombre de mer, ça me rappelle une vieille histoire : Doumé, de retour de la pêche en mer, passe devant la capitainerie de la Coudoulière devant laquelle palabrent quelques vieux pêcheurs. De son cabas dépasse la queue d'un énorme pagre, ce que ne manquèrent pas de voir les pêcheurs, admiratifs. "Tu l'as pêché avec quoi, Doumé, ton pagre ? Avec la moule emboîtée ?" - "Eh non, fada, tu sais bien que je ne pêche qu'au concombre !". Cette phrase tomba dans l'oreille d'un parisien, qui, ni une, ni deux, partit d'un pas alerte vers le maraîcher du coin...

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  3. a quelle profondeur trouver le concombre en algerie

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    1. En général les holothuries vivent de la zone littorale jusqu’aux abysses, ce qui est vrai pour toutes les mers du globe, et notamment en Méditerranée.

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